Le Magazine
On se croit juste. On est surtout biaisé.
Nous pensons tous être plus justes que les autres. C’est humain. Et c’est faux.
C’est l’un des biais les plus puissants — et les plus sournois — de notre cerveau : nous sommes convaincus d’être plus objectifs que la moyenne.
La recherche menée par Irene Scopelliti à la Cass Business School sur la distorsion du jugement (publiée dans Management Science) est sans appel :
sur 661 personnes interrogées, une seule s’est jugée plus biaisée que les autres.
Ce biais porte un nom : le bias blind spot.
Autrement dit : l’angle mort du biais. On voit très bien ceux des autres. Jamais les siens.
Et ce n’est pas un détail.
Dans une synthèse devenue référence, Harvard Business Review rappelle que ce biais est universel : il touche aussi bien les experts que les novices, les profils analytiques que les intuitifs. Pire : il résiste à la formation et à la prise de conscience.
Même constat du côté de Princeton University, où les chercheurs Emily Pronin et ses collègues ont montré que nous jugeons nos propres décisions sur nos intentions, et celles des autres sur leurs actions.
Résultat : nous nous trouvons toujours plus “justes”.
Ajoutez à cela les travaux popularisés par Daniel Kahneman (prix Nobel) dans Thinking, Fast and Slow :
notre cerveau préfère avoir raison plutôt que remettre en question ses raccourcis mentaux.
Et voilà comment naît une illusion collective :
tout le monde se pense plus lucide que tout le monde.
Le problème ? Cette distorsion du jugement dégrade directement nos décisions
Ce biais ne serait qu’un trait amusant… s’il n’avait pas des effets très concrets.
D’abord, il fausse notre jugement.
Les recherches montrent que plus une personne se croit objective, moins elle évalue correctement ses propres capacités.
Ensuite, il bloque un levier clé de performance qui est l’écoute des autres.
Plusieurs études relayées (toujours par Harvard Business Review) démontrent que combiner plusieurs avis améliore significativement la qualité des décisions.
Mais encore faut-il accepter ces avis.
Or, les individus convaincus d’être “moins biaisés” sont ceux qui intègrent moins les feedbacks, qui changent moins d’avis et qui, bien sûr, remettent moins en question leurs jugements. Pas facile hein !
Enfin — et c’est probablement le plus critique pour les entreprises — ce biais rend les dispositifs d’amélioration… inefficaces.
On peut proposer des formations anti-biais, du coaching, de nouveaux process de décision. OK. Mais ceux qui en ont le plus besoin sont les moins réceptifs.
Les biais cognitifs ne posent pas seulement problème parce qu’ils existent, mais parce qu’ils sont niés par ceux qui les subissent.
Le sujet n’est pas de savoir si nous sommes biaisés. Nous le sommes tous.
Le vrai sujet, c’est de penser que nous le sommes moins que les autres.
Parce que tant que vous pensez être plus juste que les autres, vous ne cherchez pas à vous corriger. Pas de remise en question. Pas d’apprentissage réel. Et évidemment pas de progrès.
C’est là que le biais devient dangereux : il ne se contente pas d’exister, il s’auto-protège.
Et il transforme des décideurs qui sont parfaitement convaincus d’être rationnels… en machines à reproduire leurs propres angles morts.
Ce qui va dégrader les décisions, appauvrir les échanges, figer les organisations, empêcher d’avancer…
Autrement dit, à force de croire qu’on est juste (1 seule personne sur 661 on vous dit !), on finit surtout par ne plus se corriger.
Et dans un monde où décider vite vite vite est devenu la norme, c’est carrément un biais dangereux.
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